Il y a dix jours encore, les généraux sarkozystes s'inquiétaient, s'angoissaient même parfois de l'issue d'un combat qui leur paraissait incertaine. Les humeurs changeantes du chef, parfois chagrines, les préoccupaient. La droitisation de la campagne les laissait perplexes. Aujourd'hui, les dirigeants de l'UMP n'ont plus d'états d'âme. Ils s'y voyaient déjà, il y sont déjà dans l'après élection, dans l'après victoire. Dans l'exercice du pouvoir.
Prenez le déplacement de François Fillon hier au Mans, déplacement en grandes pompes, avec toutes les petites mains pour les faire briller. Pour accompagner le favori pour Matignon - en cas de succès sarkozien - se précipitaient, se bousculaient députés, sénateurs, publicitaires qui s'étaient soudain pris de passion pour Fillon, le conseiller politique de sa majesté. La Cour se déplaçait en équipage royal - 1er classe TGV - et joyeux.
Le pouvoir attire le pouvoir. Le pouvoir a une odeur, mélange subtile, distingué de Chanel, Guerlain et Maroquin ! Le pouvoir a un bruit doux de rires, de chuchotis, de vacheries. On se distribuait les portefeuilles ou on se les piquait. Les Grands Communicants du futur Roi avaient fait le déplacement : Pierre Charon, Jean-Michel Goudard. Et les femmes, plus jolies, plus vives les unes que les autres : la blonde Valérie Pécresse, la brune Rachida Dati, la black Ramatoulaye Yade… Fillon les a présentées comme les trois couleurs du drapeau qu'il avait dans le cœur… et donc demain, chuchotait-on, au gouvernement.
Pécresse, porte-parole de l'UMP, ex-conseillère de l'Elysée a montré qu'elle avait du métier, en… couvrant d'une ample brassée de fleurs François Fillon : « homme d'Etat… ouvert… courageux… fin… lucide… drôle… appelé à un grand destin, etc. » Un ministère se conquiert à la pointe de l'encensoir. Pécresse a mérité le sien…
François Fillon, le gentleman farmer de la Sarthe, marié à une femme anglaise passionnée de chevaux, avait lui-même changé. L'ex gaulliste social et ancien ministre de l'Education s'est « pompidolisé ». De s'être fait virer du gouvernement l'a durci, comme « empierré ». Le frêle a pris de l'épaisseur, de l'estomac et ses sourcils broussaillaient tels ceux de Pompidou autrefois. Le sénateur de Sablé a mis un peu de poids aussi dans son propos.
Fillon « brin d'acier » ne parle plus comme un jeunot qui, un jour, occupera à nouveau un ministère. Il parle en chef de gouvernement qui déroule le programme de « son » Président, conseillant vivement aux députés « d'annuler leurs locations de vacances », car il faudra frapper fort et vite une fois Nicolas Sarkozy élu. Il faudra donc voter une loi pour instaurer le service minimum dans les services publics, et engager la réforme des universités, et exonérer les heures supplémentaires de charges sociales, et supprimer les droits de succession pour 95 % des ménages, et instaurer des peines planchers pour les multirécidivistes, etc. etc.
Ils ont tout préparé, ou presque. Dans les voitures du retour sur Paris, les sarkozystes détaillaient minutieusement le calendrier parlementaire, les concessions financières notamment à faire aux syndicats pour éviter tout blocage, ou la nouvelle architecture gouvernementale. Tout juste si l'on évoquait la préparation du débat d'entre deux tours auquel Sarkozy et Fillon travaillent quand même.
Ses têtes-là sont déjà à la victoire d'abord parce que leurs adversaires ne font pas le poids, selon eux, et ne méritent qu'à peine qu'ils s'y attardent d'une pensée. Bayrou ce n'est pour les sarkozystes « qu'une posture et une imposture ». Ségolène Royal ? « Une girouette de Poitou-Charentes » dont les changements désorientent les socialistes authentiques. Au point que ce sont ceux-là mêmes, ces excellences du PS, qui les suppliaient de les aider à valoriser Royal, de peur qu'elle ne soit éliminée au premier tour et ne laisse sa place en finale à Bayrou. Une hypothèse qui provoquerait l'éclatement du PS. Bigre. Quant à Le Pen, il leur paraît « vieilli, usé, fatigué », comme dirait Jospin. Même pas besoin de passer d'alliance avec le chef frontiste, ses électeurs les intéressent. Le président du FN est condamné par l'âge et l'inactivité hyperactive de leur champion survitaminé. Sarkozy, pour eux, a fait le trou, ce sont les sondages qui les ont convaincus. Les sondages d'intention de vote bien sûr, mais surtout les enquêtes qualitatives qui montrent que désormais le patron de l'UMP l'emporte sur tous les points, en énergie bien sûr, mais en compétence aussi, en solidité également et même en proximité. Une partie importante de l'électorat de gauche trouve même qu'il fait un présidentiable acceptable. Ce qui est essentiel. Car cela signifie pour eux que le TSS, le Tout sauf Sarkozy, ne pourra pas fonctionner. Leur boss a démobilisé le camp adverse non seulement en retournant des hommes autrefois de gauche, comme Max Gallo ou Roger Hanin ou André Glucksmann mais aussi en se conciliant une partie de l'électorat progressiste. Voilà pourquoi les sarkozystes vivent leurs rêves de ministère, conduits vers les lendemains qui chantent par François Fillon sur son tracteur ; il en a un lui aussi, un Deutz 1950. « Ce sont les meilleurs moments, glisse un de ces élus, comme avant l'amour quand on monte l'escalier… ». Mais vous verrez que demain matin, que ce matin même, Sarkozy va les réveiller, les disputer, les houspiller. Il se souvient qu'en 1995, lui aussi s'était endormi la tête dans les étoiles, et qu'il s'était réveillé dans le fossé…
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