AFP
La presse se fait un sang d'encre. Ces derniers mois on a vu des journaux vendus et rachetés comme de vulgaires sacs à main, des rédactions passant de tel homme d'affaires à tel autre, des
articles censurés, des juges s'immisçant dans les petits carnets des journalistes pour leur réclamer leurs sources... Bref, une «annus horribilis» pour les journalistes.
L'expression est signée François Malye, grand reporter au Point et président du Forum permanent des sociétés de journalistes qui regroupe les SDJ de 27 médias (1), soit 3 000
détenteurs de cartes de presse : «Les atteintes à l'indépendance des rédactions se sont multipliées ces derniers temps et n'épargnent aucune rédaction», explique Malye
, citant pêle-mêle la censure d'un article du JDD, tel autre dans Matin Plus, ou encore l'éviction du directeur de la rédaction de Paris
Match.
Défiance. Du coup, hier, le Forum a décidé d'interpeller le Président en tant que « gardien de la Constitution». Et aussi parce que, soupire, fataliste, un
membre du Forum, «Sarkozy connaît bien les médias». Le Forum, dénonçant cette «accumulation insupportable», réclame à Sarkozy «une modernisation législative des
textes encadrant les médias [...]. La presse ne peut rester absente des réformes, sauf à ruiner sa crédibilité et donc sa valeur et à donner une image peu enviable de notre pays».
Depuis deux mois que Nicolas Sarkozy est à l'Elysée, les affaires se multiplient et les frontières entre médias et politiques s'affaissent (lire page ci-contre). Au point qu'une fronde est en
train de naître. On a vu les rédactions du normalement très calme groupe Lagardère interpeller leur patron. Et mardi, à la quasi-unanimité, les journalistes du Monde ont infligé une
motion de défiance à Alain Minc, qui préside depuis 1994 le conseil de surveillance, lui reprochant notamment sa «proximité affichée» avec Nicolas Sarkozy.
«Trouille». Surtout, il y a l'affaire les Echos - la Tribune. Pour la deuxième fois seulement de sa longue histoire, le quotidien économique
les Echos s'est mis en grève. Deux jours de non-parution pour protester contre la vente annoncée du titre à l'un des seigneurs de l'économie française, Bernard Arnault. Les
journalistes redoutent les conflits d'intérêts qui ne manqueraient pas de surgir entre le travail de la rédaction et les multiples sociétés du propriétaire de LVMH. A la
Tribune, encore propriété d'Arnault, ils se sont multipliés. En septembre 2006, par exemple, dans un sondage, une question qui désignait Ségolène Royal comme «candidate à la
présidentielle en qui les Français ont le plus confiance pour les questions économiques» a été coupée.
La Tribune a elle aussi observé une journée de grève : «On n'a qu'une trouille, explique un journaliste ,c'est de mourir.» Arnault va en effet revendre
le titre qui, contrairement aux Echos, perd de l'argent. «Notre souci, c'est d'être bien vendus : mais c'est Arnault qui va choisir son propre concurrent en désignant le
repreneur de la Tribune !» Pour François Malye, «cette affaire est emblématique et traduit bien le mépris de la vraie valeur d'une entreprise de presse que sont ses
journalistes et leur indépendance». Les salariés des deux quotidiens ont reçu le soutien du PS et de la CGT qui dénonce une «double opération politico-financière», et vont
être reçus aujourd'hui par la ministre de la Culture et de la Communication, Christine Albanel.
Ce climat électrique touche tout le monde des médias : à la télé, France 5 vient de supprimer Arrêt sur images, et l'antenne de France Inter devrait être perturbée aujourd'hui par
une grève à l'appel de la CGT et de Sud pour protester contre l'arrêt de l'émission culturelle la Bande à Bonnaud.
Charte. Le Forum des SDJ demande à être reçu à l'Elysée afin d'exposer ses propositions. Il demande notamment «la reconnaissance juridique des
SDJ». C'est-à-dire que chaque entreprise de presse, journal, radio, télé ou site web, soient systématiquement dotés d'une SDJ chargée de veiller à l'indépendance éditoriale, voire
associés aux instances dirigeantes. Autre demande : un droit de veto de la rédaction lors de la nomination de son directeur (ce qui est, par exemple, le cas au Monde ou à
Libération ). Selon François Malye, ces propositions, en même temps que la modernisation d'une charte déontologique du journaliste, sont cruciales : «Un journal dans lequel on
n'a plus confiance, c'est un journal qui va mourir.»
(1) Dont l'AFP, les Echos, l'Equipe, le Figaro, l'Humanité, Libération ou encore le Monde.
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