Par Nicolas Domenach, directeur adjoint de la rédaction de Marianne.
Finie l'insolente impunité. Nicolas Sarkozy qui avait circonvenu, étourdi, assommé toute critique et kärchérisé toute dissidence doit désormais compter avec non pas un mais deux dissidents, deux
opposants redoutables. François Bayrou et Dominique de Villepin. Deux opposants de taille et d'estoc. Deux opposants à sa majesté qui ont de l'allonge. A commencer par l'ancien Premier ministre
qui, depuis dix jours, du fond du trou de sa noire disgrâce distribue les directs et les uppercuts saignants.
Ses soutiens l'ont abandonné, les juges le traquent, les médias l'accablent, Villepin rêvait d'être seul dans l'épreuve, face à l'adversité condamné à l'avance. Il est servi et à son meilleur.
Virevoltant, il contre-attaque à ciel ouvert. Coupable dans l'affaire Clearstream ? Ce n'est pas lui c'est l'Autre, Nicolas Sarkozy, l'ancien ministre de l'Intérieur qui a instrumentalisé les
policiers, les juges, les journalistes. Tous ces acteurs plus ou moins conscients ont mené un procès à l'envers que Villepin renverse devant l'opinion, se posant en victime, transformant à son tour
le Président de la République en accusé machiavélique et manipulateur. Les mises en cause villepinesques sont tranchantes.
L'ex-chef du gouvernement ne retient plus ses coups ni ne met de mouche à ses piques. Le plus virulent contre l'esprit de cour, c'est lui. Le procureur le plus implacable contre la politique
gouvernementale, son absence de résultats, son aveuglement satisfait, c'est encore lui. Le plus insolent donneur de leçon sur l'art de gouverner, la nécessité de respecter les syndicats comme les
ministres, c'est toujours lui qui rappelle avec volupté ses résultats positifs en matière de croissance et de lutte contre le chômage.
Villepin frappe là où ça fait mal avec son allure de mousquetaire, sa jubilation vorace de combattant trop longtemps frustré d'avoir dû se refréner. Il aime l'odeur de la poudre. Comme Bayrou dont
les narines frémissent et les mots palpitent à nouveau.
Le paysan du Béarn est aussi un drogué du combat, un accroc de l'accrochage, même s'il s'en défend. La défaite lui a été une petite mort. Il a eu du mal à s'en remettre tout cet été dans ses
Pyrénées où il a murmuré sa déception, sa tristesse, son mal à l'âme à l'oreille de ses chevaux et de ses montagnes.
Il y avait cru à la victoire. La tête lui avait tourné au François… Président de la République, enfin : il marchait sur les ondes et sur l'air de la conquête… Patatras : 18 % tout de même mais il
était éliminé au 2e tour et ses fidèles, ses plus proches, ses « bédouins » qui l'abandonnaient encore pour ne pas reprendre une nouvelle ration de désert ! Quand on en a déjà bouffé jusqu'à
l'indigestion, qu'on a toujours du sable plein la bouche, c'est dur à avaler. Alors ils sont allés à la soupe ces pseudo amis, au rata, tel Hervé Morin promu à la Défense. Mais les déserteurs du
Nouveau Centre se sont plantés. Ils n'ont pas réussi à obtenir suffisamment de voix dans suffisamment de circonscriptions pour décrocher le financement public. Les voilà liés et ligotés par l'UMP
comme Bayrou l'avait prédit. Ca fait un petit plaisir. Car lui a de l'argent et des militants, plus de 50 000 adhérents dont 3000 vont se réunir en université d'été ce week-end à Seignosse près
d'Hossegor. Ils ont contribué à ranimer la flamme et la force de sa rage qui grondait et qui n'a cessé de croître.
Bayrou est remonté sur son tracteur. Rouge de colère contre le triomphe de l'argent roi, contre le pouvoir personnel qui tourne à l'absolutisme, contre l'aplatissement bushiste, contre le
néo-conservatisme, le néo-bonapartisme d'un homme, Nicolas Sarkozy, dont tout l'éloigne et d'abord sa culture humaniste et démocrate-chrétienne. Pourtant, le Président cherche à le circonvenir, à
l'enrober de sucre et de miel, de bonnes paroles et de promesses tentantes. Il le reçoit aujourd'hui à l'Elysée, Bayrou s'attend à ce que le chef de l'Etat lui propose tout, une présidence de
commission, un poste de ministre et même de Premier ministre… Le patron du Modem refusera. Résistant à jamais, jure-t-il. «
S'il n'en reste que 1000, récite-t-il,
je serai de ceux-là. S'il n'en reste que 100… s'il n'en reste que 10… je serai de ceux-là. S'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! »
Enfin, avec Villepin, ils seront deux. Deux irréductibles. Et deux dangers majeurs. Deux poisons empoisonnants pour Sarkozy car ils ne viennent pas de la gauche mais de la droite. Et ce sont
toujours ceux qui appartiennent à votre camp qui vous font le plus mal. Ce sont les vôtres qui vous affaiblissent le plus car ils savent où frapper, vos points forts, vos points faibles. Et de
surcroît, comme le disent Bayrou ainsi que Villepin : «
nous n'avons pas peur ». Quand un monarque cesse de faire peur, écrivait Machiavel, il est presque
mort.
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