«Face aux grèves Pourquoi il a eu raison de tenir», titre le
Figaro-Magazine. Ah bon ? Qui tient et quoi ?
C'est plutôt ce qu'on a envie de dire en observant le curieux ballet auxquels se livrent, depuis mardi dernier, Nicolas Sarkozy, ses fidèles compagnons d'arme François Fillon et Xavier
Bertrand et les dirigeants syndicaux.
Qui tient ? Depuis le début du mouvement, le pouvoir donne le tournis tant son comportement ressemble à celui du derviche tourneur. D'un côté, Sarkozy ménage le chou. On lui fait dire – le
conseiller spécial Henri Guaino notamment – qu'il n'entend pas stigmatiser les cheminots.
«On n'est pas un privilégié quand on gagne 1700 euros !»,
murmure parfois le Président à son Palais, qui, par ailleurs, juge – à juste titre – que le pouvoir d'achat est le problème numéro un des Français. L'Elysée enjoint même les patrons des
entreprises concernées par les régimes spéciaux à dire ce qu'ils sont prêts à lâcher pour «accompagner» la réforme. Difficile, il est vrai, de dénoncer les privilèges des bénéficiaires de
régimes spéciaux quand on passe ses vacances sur un yacht et qu'on juge impossible de survivre avec un salaire inférieur à 30 000 euros… D'un côté donc, le Président montre qu'il n'a pas
basculé du côté de la pensée unique, et qu'il ne juge pas les grévistes comme ses prédécesseurs Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin.
Rêves de 30 mai 68
Oui, mais en même temps qu'il ménage le chou, le Président caresse la chèvre... Et on entend derrière lui une drôle de petite musique. Ce sont les militants de l'UMP qui rêvent d'une manif
remontant les Champs Elysées comme en 68 contre les «gréviculteurs». C'est un Premier ministre qui, lui, proclame depuis le début sa volonté de rester ferme : «
Nos électeurs, a confié au
Monde l'un de ses conseillers,
trouvent qu'on est en train de
d'accorder beaucoup d'avantages dans les entreprises concernées et que, sur le terrain, ils sont toujours pris en otage.» C'est un ministre du Travail qui rappelle, samedi 17 novembre,
qu'il n'est pas question de négocier tant que la grève se poursuit, contredisant ainsi le conseiller social Raymond Soubie qui disait juste le contraire, à savoir qu'il n'y avait aucun
préalable à la négociation. Ce sont des conseillers – autres que Soubie – qui, rassérénés par des sondages supposément favorables, expliquent qu'ils comptent sur
«la population pour faire pression sur les grévistes»…
Qui tient et quoi ? Certaines belles âmes, toujours indulgentes pour le régime, s'efforcent de décrypter la logique sarkozyste face au mouvements catégoriels. Le régime lâcherait face aux
marins pêcheurs aux conditions de vie misérables, et aux étudiants, dont l'avenir apparaît peu glorieux, tandis qu'il resterait ferme face aux champions de la privilégiature que seraient les
salariés des entreprises publiques. Bernique ! Sarkozy a été fort satisfait d'engranger le soutien de Nicolas Baverez et de Jacques Marseille. Mais il n'a pas l'intention de penser comme eux
sur ce point. Il ne souhaite pas, lui, la guerre civile comme l'éditorialiste historien du
Point ! Donc, dans les fait, les négociateurs du pouvoir ont
été invités à faire savoir aux syndicalistes qu'ils étaient prêts à acheter fort cher la reprise du travail. Au point que dans le week-end, on pouvait lire que le régime était prêt à rendre
totalement insensible la réforme pour les agents concernés, de substantielles augmentations de salaires venant compenser le manque à gagner sur la fiche de pension de retraite ! Mieux,
dimanche soir, Xavier Bertrand annonçait que le gouvernement maintenait sa participation à la réunion de négociation de mercredi 21 novembre, alors que les syndicats maintenaient leur appel à
la grève !
Le problème est que ce pas de deux se révèle fort inefficace dans la bataille du rail et du métro. Chaque recul donne des arguments supplémentaires aux plus radicaux et à ceux, nombreux, qui
veulent en découdre avec un régime déjà honni en milieu syndical. A l'inverse, chaque démonstration de fermeté rend difficile l'action des modérés qui, tels Bernard Thibaud ou Jacques
Chérèque, tentent de faire reprendre le travail. Bref, le bilan d'étape de la grève est qu'on ne peut pas à la fois appuyer sur le frein et l'accélérateur. Sans compter que l'exaspération des
usagers transportés peut, à tout moment, aboutir à un drame, surtout dans les jours qui viennent.
© PLACIDE
Il faut savoir déplacer une grève
En écoutant dimanche 18 novembre les aimables invités de Philippe Meyer à son émission l'Esprit public sur France Culture - Max Gallo, Jean-Louis Borlange, Yves Michaux - pérorer contre des
grévistes supposés nantis avec une retraite inférieure à 2000 euros et amputée de 200 euros, on n'était pas seulement éffaré par leur ignorance de la réalité sociale. Manifestement, les
éditorialistes qui redoublent de violences verbales contre les grévistes n'ont pas compris la logique du régime. Ils n'ont pas compris non plus que, sur le terrain, on est en train de passer
d'une revendication à une autre : puisque la défense des 40 annuités est illégitime quand la lutte contre le pouvoir d'achat est reconnue légitime, les grévistes sont en train de faire leur
deuil des régimes spéciaux en concentrant leur tir sur l'obtention de gains salariaux. Si bien qu'à ce rythme, cheminots et ratpistes vont faire mentir le Président qui, selon
Le Monde, aurait déclaré en catimini que la revendication des régimes spéciaux
allait polluer la grèvepour le pouvoir d'achat organisée par les fonctionnaires mardi 2à novembre.
Et si c'était le contraire qui se passait ? Et si, en rejoignant la grève des fonctionnaires, le mouvement social initié le 18 octobre changeait de revendication et de nature ? Le parfois
regretté Maurice Thorez avait dit qu'il fallait savoir terminer une grève. Les syndicalistes d'aujourd'hui sont peut-être en train de comprendre qu'il suffit de la déplacer en remplaçant la
revendication sur les régimes spéciaux par celles sur les salaires.
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