«Déterminé mais ouvert». La manchette du Parisien, la même formule que celle de
Catherine Nay sur Europe n°1 , est celle qui suit au plus
près les consignes de l'Elysée. Mais, de toute façon, l'ensemble des rédacteurs en chef, de droite comme de gauche, ont salué avec la belle assurance qu'ils savent arborer, l'habileté du
Président et la façon «admirable» avec laquelle il a su se dépêtrer d'un conflit réputé indémerdable.
«Fermeté, maintien du cap, Nicolas Sarkozy a
indubitablement fait du contre-Chirac, du Chirac 95 au Chirac 2006, jusqu'à sa dernière reculade sur le CPE. Le nouveau Président a été beaucoup plus clair», nous a expliqué mercredi
matin Hélène Jouan de France Inter.
«Nicolas Sarkozy, insatiable, inépuisable, omniprésent, voit tout, gère tout, contrôle tout», écrit Hervé Cannet
de
la Nouvelle République du Centre. Depuis des semaines, les radios, les télévisions, la presse quotidienne régionale comme nationale reprennent les
mêmes refrains. Pour réformer le pays, le Président a pris tous les risques. Encore quelques heures, et on les entendra tous honorer le grand vainqueur du conflit.
Et pourtant. Il faut beaucoup d'aveuglement pour relayer de façon aussi servile la communication de Frank Louvrier et de ses amis conseillers du Président. Le simple bon sens devrait
permettre de faire quatre constats.
1) Sarkozy a été élu pour «rétablir l'ordre» et rester inflexible face aux revendications catégorielles. Or, depuis quelques semaines, il cède à tous les mouvements un peu déterminés. Les
internes en médecine ? Il leur a suffi de quelques jours pour venir à bout du gouvernement et obtenir le retrait de la réforme qui supprimait les primes à l'installation en milieu rural.
Les marins-pêcheurs ? Là, Sarko s'est couché en douze heures,
non
sans avoir fait le fier à bras devant les caméras (
«Qui a dit ça ? Viens, viens t'expliquer !»)
2) Face aux cheminots et aux agents de la RATP, le gouvernement a multiplié les signes contradictoires. D'un côté, on prétendait que le passage aux quarante annuités était incontournable.
Fermeté donc. De l'autre, on faisait connaître aux uns et aux autres, l'importance des cagnotes «réservées» à la SNCF (90 millions d'euros par an au moins) et à la RATP pour «accompagner»
la réforme. Officiellement, le gouvernement tient bon. Mais quand on regarde le dossier dans le détail, on s'aperçoit que le gouvernement est en train de nous concocter le même genre
d'accord que celui conclu par Christian Blanc avec les salariés d'Air France en 1994 : la réforme sera indolore pour ceux qui travaillent aujourd'hui, car le passage aux 40 annuités sera
compensé par des augmentations de salaire et de pension qui leur permettra de finir leur carrière sans être pénalisés. Il suffit d'écouter le député UMP Mariton, qui a déclaré que la
réforme n'autoriserait des économies que dans plusieurs dizaines d'années pour comprendre la «portée» de la rupture sarkozyste.
3) Le régime a, d'avance, légitimé le formidable mouvement pour le pouvoir d'achat dont la journée du 20 novembre a été la première étape. Pendant des mois, le candidat Sarkozy a arpenté la
France en expliquant que le pouvoir d'achat était un vrai problème pour le peuple. Aujourd'hui encore, il dit et fait dire que les revendications des fonctionnaires sont légitimes. Jusqu'au
ministre de la Fonction publique qui se réjouit de la bonne grosse grève du secteur qu'il dirige !
4) Il devient de plus en plus clair que le pouvoir est écartelé entre deux lignes : la ligne Fillon, qui, depuis cet été, se fait l'avocat de la rigueur budgétaire et de la fermeté face aux
grévistes. « La France est en faillite » avait même déclaré le Premier ministre ; et la ligne Soubie-Guaino, un mélange de souplesse sociale et de jm'enfoutisme budgétaire, le conseiller
spécial du Président n'ayant jamais été partisan de ce qu'il appelle une «politique comptable», comme il l'explique dans
le Point de cette semaine.
Etnre les deux lignes, les ministres se balladent en fonction de leur tempérament et de leurs intérêts. Exemple, un Xavier Bertrand qui déclare tout à trac qu'il ne rend des comptes qu'à
une seule personne le Président. Voilà qui est aImable pour le chef du gouvernement...
Le ministère de la symbolique
Il devient clair que, si Fillon a gagné sur la TVA sociale, reportée aux calendes grecques, Guaino semble tenir le bon bout sur la gestion du mouvement social et sur le pouvoir d'achat,
sujet sur lequel le Président s'apprête à prendre une mesure choc qui pourrait être le paiement sans charges du treizième mois, encore une largesse qui va ravir les apôtres de la rigueur
budgétaire du Nouveau Centre et les libéraux de l'UMP.
Donc, le simple bon sens permet de constater que le régime sort très affaibli de l'épreuve sociale.
Oui mais voilà, ce qui compte pour le pouvoir, c'est d'abord la symbolique. Ce qui importe est que Sarkozy soit perçu comme un chef de guerre droit dans ses bottes, capable de mater (ou
d'amadouer) les grévistes. Et qui tient le ministère de la Symbolique ? Les journalistes, pardi. Or, tous, de droite comme de gauche, du
Monde à
Libération, de
l'Express au
Nouvel Observateur, décrivent à longueur
de colonne et par le menu, l'habileté du Président. «Vaincre sans humilier», démarre ainsi le papier du
Point. Catherine Pégard, qui officiait dans
l'hebdomadaire voici encore six mois, a sans doute soufflé la formule à la journaliste qui lui a succédé au service politique, Sylvie-Pierre Brossolette, qui élève des stèles à Sarkozy
depuis si longtemps que l'on se demande comment elle peut encore faire jaillir des compliments de son Mont-Blanc…
«Concentré, méticuleux, quasi-maniaque, il
a suivi minute après minute l'évolution des choses.» Heureux Président qui dispose dans « sa » presse de plumes si «concentrées, méticuleuses, quasi-maniaques» à décrire sa misérable
existence comme une épopée chevaleresque !
Et le miracle s'est produit, trompettent depuis quarante-huit heures nos plumitifs ! Et de colporter devant nos voyageurs qui attendent toujours sur les quais de gare ou de métro, les
merveilles de la réforme sarkozyste : deux entreprises sur quatre (EDF et GDF, peu importe que ce soit le même statut) qui ont repris le travail, une grève qui s'effiloche, etc. Même
Laurent Joffrin de
Libération, qui met en garde Sarkozy contre toute dérive thatchérienne (Tu parles, la dame de fer, elle, elle avait des
couilles…), joue à «l'homme bluffé» sur LCI.
Patron ou chômeur, l'alternative!
Que l'on nous comprenne bien, notre position n'est pas de regretter que Sarkozy se révèle de plus en plus être le faux dur qu'il a déjà été lors de la bataille du CPE. Loin de nous l'idée
de reprocher à Sarkozy de «céder» aux «corporatismes». Il ne faut pas se raconter d'histoire, cette fixation sur les quarante annuités est un leurre total. Les partisans de l'allongement de
la vie de travail, c'est-à-dire tout l'establishment politique et syndical, du PS à la CFDT et même à Jean-Claude Le Guigou de la Cgt, sont incapables de répondre à une objection
essentielle, mais tout bêtement cartésienne : comment dire à des millions de salariés quinquagénaires qu'ils devront travailler plus longtemps alors qu'on les regarde de travers dans les
entreprises depuis que leurs tempes grisonnent ? Si l'on voulait être vraiment cohérent et prévenir les gens de ce qui les attend pour de bon, il faudrait leur dire que, non seulement ils
vont devoir travailler plus longtemps, mais qu'ils ne pourront pas le faire dans leur entreprise ; ils devront le faire en créant leur société une fois mis au chômage – sans pré-retraite,
cette fois – par leur employeur ! Patron ou chômeur, voilà l'alternative de l'avenir néolibéral !
Notre propos n'est certes ni d'exiger la mise au pas des cheminots, ni de soutenir les radicaux de Sud ou de la LCR, mais d'éclairer nos lecteurs sur la mystification Sarkozy qui ne s'est
pas arrêtée avec son arrivée à l'Elysée ; de décrypter sans relâche les roueries d'un bonimenteur devenu Président, les contradictions explosives qu'il est en train de semer sur son chemin
présidentiel. De montrer que Nicolas Sarkozy est davantage le fils de Chirac que celui de Thatcher. Il ne s'agit pas de le regretter. Mais d'anticiper l'immense déception qu'il va engendrer
à la hauteur de l'immense espoir qu'il a fait naître.
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