Depuis la révolution libérale des années 80 (Reagan, Thatcher), le système capitaliste s’est peu à peu libéré de l’influence, parfois même de la tutelle, des Etats. Au fil des
privatisations, le marché a reconquis des secteurs perdus depuis l’après-guerre, au fil des déréglementations, il a su se déployer dans toute sa force et dans toute son efficacité, au fil
de la mondialisation enfin, il a su inverser le rapport de force qui l’opposait aux Etats. Désormais, c’est le pouvoir politique qui fait tout pour rendre son territoire attractif pour les
entreprises, plus question de traire les vaches à lait qu’étaient les grands groupes industriels. Face à la concurrence indienne et chinoise, les gouvernements tentent un peu partout dans
les pays occidentaux de diminuer le coût du travail.
Mais s’il a su se libérer du carcan étatique, le capitalisme n’en est pas moins libre de tout mouvement. D’autres contraintes l’enserrent, de nouvelles sangsues le ponctionnent. Ces
sangsues sont des secteurs d’activité qui permettent aux entreprises - dans le meilleur des cas - d’améliorer leur rentabilité et leurs résultats, mais qui n’ont aucune utilité sociale
ou, pour le dire autrement qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt général. Ces activités ne créent pas de la richesse, il la transfère. Bercé par le mythe de la « création de
valeur », le capitalisme moderne se tourne de plus en plus vers ces services qui sont souvent des secteurs de l’économie qui ont été dévoyés. On s’imagine qu’en multipliant les
transactions on aboutit à une création spontanée de richesses.
La finance est essentielle pour le développement économique. Depuis la naissance du capitalisme, on sait qu’il est vital de placer les capitaux là où ils seront les plus rentables. Pour
faire court, il s’agit de mettre en relation ceux qui ont de l’argent (les rentiers) avec ceux qui ont des idées (les entrepreneurs). Ce principe, qui est la base du capitalisme est
louable autant qu’il est efficace, l’essor de la microfinance démontre qu’il peut également être juste. Plus que le nerf de la guerre, la finance est le nerf de l’économie. Pourtant, on
constate depuis plusieurs années une dérive de la finance qui quitte de plus en plus la sphère économique pour se tourner vers la pure spéculation. Le développement des mathématiques
financières est, de ce point de vue, édifiant : on fait abstraction du monde industriel et économique pour ne plus raisonner qu’en termes de gestion des risques et d’augmentation de
la rentabilité. L’entreprise devient une machine à faire du 15 % de marge chaque année, quels que soient ses spécificités et son secteur d’activité. Les fonds de pension entrent et
sortent du capital des entreprises comme bon leur semble, provoquant des catastrophes sociales. Avec la mondialisation, le capital est sûr de sa force et devient arrogant face au travail,
c’est lui qui a toutes les cartes en main. Des solutions existent pour réorienter la finance vers ses missions originales : faire que les droits de vote des actionnaires dépendent de
la durée de leur investissement, inciter les banques (notamment les banques françaises) à prendre moins de risques dans des montages financiers abstraits du type subprimes mais à en
prendre davantage pour développer et soutenir les PME et les starts-up.
Le marketing est une autre sangsue de l’économie. Contrairement à la production, il ne crée pas de valeur ajoutée. Bien entendu, il permet de faire grossir la taille des marchés, en
créant sans cesse de nouveaux besoins chez les consommateurs, mais il est indifférent du point de vue du bien-être social. De même que la finance cherche à faire se rencontrer les
rentiers et les entrepreneurs, le marketing, dans sa mission première est un moyen de rapprocher les besoins d’un consommateur avec les produits proposés par les entreprises. C’est donc
un système d’information qui participe du progrès économique. En effet, il faut bien un moyen de faire connaître les innovations et les améliorations techniques au grand public,
d’apparenter au mieux l’offre et la demande. Mais il n’est plus question de cela aujourd’hui : le marketing est avant tout un outil qui permet de créer des besoins artificiels chez
le consommateur pour qu’il finisse par désirer ce qu’on a à lui vendre. Ce système, qu’on peut appeler la société de consommation, permet une augmentation considérable de la croissance
quantitative, mais certainement pas de la croissance qualitative, du progrès technique et du bien-être social. Quelle utilité a-t-on, en effet, à satisfaire un désir qui vient juste
d’être créé ? On peut parfaitement estimer que cette situation est équivalente au statu quo. Le marketing ne cherche pas à nous faire plaisir, mais à nous faire mal, à faire naître
en nous l’envie et la convoitise. Les pratiques commerciales permettent également de faire du neuf avec du vieux et de présenter comme des nouveautés des produits dont on a juste changé
l’emballage. Dès lors, il faut trouver des systèmes ingénieux permettant de distinguer la « bonne » publicité, qui annonce de véritables innovations, du bourrage de crâne. On
peut imaginer une taxation qui frapperait ce deuxième type de publicité, bien entendu, toute la difficulté réside dans la discrimination entre ces deux pratiques commerciales. Il faut en
effet taxer la publicité à hauteur des dégâts qu’elle provoque dans la société : nullité des programmes de télévision, abaissement du niveau culturel général, aliénation des
individus.
La liste des « sangsues » n’est pas close, on peut y ajouter les multiples conseillers en optimisation fiscale, les cabinets d’avocats qui profitent d’une judiciarisation
croissante des affaires, les multiples consultants qui brassent des concepts vagues, abstraits et souvent fumeux et demandent en retour des indemnités faramineuses. Toutes ces activités
sont aujourd’hui florissantes et ceux qui les exercent touchent des salaires colossaux, souvent supérieurs à ceux des dirigeants d’entreprises. On peut parler d’un immense détournement de
fonds à l’échelle planétaire qui se fait aux dépens du bien commun. Bien entendu, il s’agit-là d’un tableau fortement noirci, il n’est pas question de remettre en cause le capitalisme,
mais bien de souhaiter un retour à son essence originale pour que le système économique participe du progrès humain.
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