SOCIÉTÉ GÉNÉRALE. --Ancienne figure de proue de la PJ financière, le commissaire Jean-Pierre
Steiner ne prend pas pour argent comptant les explications de la banque
:Propos recueillis par Dominique Richard
« Sud Ouest ». Une fraude bancaire de 5 milliards d'euros commise par un homme seul. Vous y croyez ?
Jean-Pierre Steiner. On nous jette en pâture, image à l'appui, un grand délinquant de 30 ans pour expliquer une perte colossale, la plus importante du
genre dans l'histoire de la finance mondiale. L'affaire est vendue ficelée. Et les banquiers nous disent que chez eux, c'est une maison de verre et qu'ils sont d'une totale bonne foi. On est
habitué à ce genre de discours. En une nuit, ils ont découvert la manipulation, mis à jour le mode opératoire, identifié l'auteur et évalué le préjudice. Tant qu'à faire, ils pourraient se passer
des juges et des policiers et traduire directement le trader en correctionnelle lundi matin, dès l'ouverture des portes du tribunal. De qui se moque-t-on ?
Dans votre carrière, avez-vous déjà enquêté sur des affaires de cette nature ?
Une affaire ne ressemble jamais à une autre. Mais il n'est pas rare que d'entrée de jeu, on cible des « coupables exemplaires ». Cela avait été le cas
dans les années 80, avec l'ancien ministre Christian Nucci, dans le dossier du Carrefour du développement. En quatre jours, on avait eu un audit de 200 pages qui faisait soi-disant le tour des
détournements. La réalité était tout autre. En matière financière, le démantèlement des faits nécessite énormément de temps. N'oublions pas la présomption d'innocence.
Selon le PDG de la Société générale, toute la lumière a été faite.
Les enquêteurs doivent partir des faits, ils ne doivent pas partir de l'auteur qu'on leur livre. Compte tenu de la complexité des systèmes informatiques,
des spécialistes vont forcément épauler la police judiciaire. Mais l'enquête se construira à partir de la recherche des mobiles. Le point de départ, c'est de savoir comment le fait a été découvert.
Quel a été le dernier qui a vu le mort ?
La Société générale se contente de dire que le trader a été confondu lors d'un contrôle ordinaire.
On veut souvent nous faire croire que les entreprises découvrent les fraudes lors du départ du comptable !
Est-ce à dire qu'il est arrivé un moment où on a décidé d'éventer la fraude ?
Cela doit faire partie des hypothèses de travail. Selon la Société générale, les dissimulations se seraient produites tout au long de l'année 2007.
Pendant cette période, il faudra examiner les ordres d'achat et de vente de titres faites par le trader qui portent sur plusieurs dizaines de milliards d'euros. Et voir si elles ont eu ou non des
influences sur des marchés boursiers étrangers.
La Société générale affirme qu'elle avait mis en place des systèmes de contrôle performants.
Les banquiers donnent toujours des leçons pour l'argent des autres. Leurs analyses financières tombent comme des couperets pour les entrepreneurs. Mais
vous ne verrez jamais une banque se dénoncer comme l'auteur de son propre krach. Elle préfère dire qu'elle est victime d'un génie qui créait à son insu des opératives fictives pour masquer ses
prises de position. Elle aurait trop bien recruté son personnel en quelque sorte.
Le trader de la Générale travaillait auparavant au sein du département de contrôle de la banque. Ne pouvait-il pas le court-circuiter ?
Il connaissait peut-être les verrous, les protocoles, les codes d'accès. Mais comme on ne laisse jamais la signature d'un compte bancaire au comptable
chargé de passer les écritures, on ne laisse pas à un poste comme celui-ci quelqu'un qui a la connaissance des systèmes de protection. Malgré tout, je reste dubitatif.
C'est-à-dire ?
Lorsqu'on a un système bancaire sophistiqué, on a forcément un système de contrôle sophistiqué. Comment se fait-il, au regard des sommes en jeu, les
transactions ont porté sur plusieurs dizaines de milliards d'euros, qu'aucun signal d'alerte ne se soit déclenché ? Surtout lorsque l'on sait qu'en France, le responsable d'une agence bancaire ne
peut pas accorder de sa propre initiative plus 100 000 ? de facilité de caisse à un entrepreneur ?
Commentaires