Les deux juges d’Huy et Pons viennent de clôturer leur dossier. Ou comment une affaire d’État se transforme en farce judiciaire.
Trois ans et demi d’enquête, deux magistrats mobilisés à plein temps, la crème des flics financiers réquisitionnés, la République perquisitionnée, les services secrets mis sens dessus dessous, un
honorable magistrat, Renaud Van Ruymbeke traîné devant le Conseil supérieur de la magistrature, des « Unes » de journaux comme s’il en pleuvait et enfin un Président de la République,
partie civile… L’affiche était belle. Ce n’est pas tous les jours qu’au cœur de l’appareil d’État, quelques esprits pervers fabriquent des faux listings d’une banque luxembourgeoise pour mouiller
bon nombre de personnalités, dont un ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, promis à un avenir présidentiel. Or, au terme de leurs investigations, les deux magistrats ignorent toujours les
inspirateurs de cette conspiration d’État. Zig et Puce, comme on les surnomme au Palais de justice de Paris, n’ont pas découvert davantage quels avaient été les bidouilleurs des faux listings.
D’hui et Pons
© baroug
Les deux magistrats veulent faire croire à une jolie comptine. Un brillant X-Mines, Jean-Louis Gergorin, et un soldat perdu, Imad Lahoud, auraient concocté, seuls, le soir à la veillée, les
fameux listings. Les preuves ? Elles sont bien minces. Des traces de ces faux ont bien été retrouvées sur les ordinateurs de Lahoud. Seul souci, elles n’étaient pas datées. Rien ne
démontre que ce soit Lahoud qui les ait confectionnés. Quant à Gergorin, il fut bien le corbeau qui a apporté au juge Van Ruymbeke les fameux listings. Pas de chance, rien ne prouve qu’il
connaissait, à ce stade, le caractère frauduleux de ces comptes bancaires. Enfin, ni l’un ni l’autre ne connaissaient le quart de la moitié des dizaines de noms qui figurent sur les faux
listings.
Imad Lahoud
© Kerleroux
Absurdes victimes
Si les vrais responsables de cette grossière manipulation n’ont pas été identifiés, deux honnêtes citoyens, étrangers à ce fric-frac, pourraient être traînés devant les tribunaux. Le
journaliste Denis Robert et l’ancien consultant d’Arthur Andersen, Florian Bourges ! Le premier s’était procuré auprès du second les vrais listings Clearstream que Bourges avait
conservés après un audit de l’établissement. Denis Robert s’en était servi pour écrire ses livres sur la chambre de compensation sans jamais être poursuivi pour cela en France. Puis il a eu
les malheurs de les confier à Lahoud soupçonné de les avoir ensuite trafiqués. Et devant le scandale, les patrons de l’ex-Arthur Andersen ont porté plainte pour abus de confiance et vol
contre Bourges et recel contre Robert. On frôle l’absurde : ni l’un ni l’autre n’ont pas participé au bidouillage des fichiers. Au contraire, ils ont permis au juge Van Ruymbeke de
prouver la falsification et donc de déjouer la machination. Et les voilà maintenant sur le banc de accusés ! En Allemagne, les services secrets sont applaudis pour avoir payé un ancien
employé de banque violant secret bancaire du Liechtenstein pour permettre de confondre les fraudeurs du fisc. De ce côté du Rhin, un journaliste qui cherche à démonter le fonctionnement
opaque d’une établissement financier risque trois ans de prison. Le monde à l’envers…
À la recherche du cerveau de l’affaire, Zig et Puce ont mis en examen Dominique de Villepin, pour « complicité de dénonciation calomnieuse ». Les deux juges
mettent en avant les discrets rendez-vous que Villepin donnait à cette époque à Jean-Louis Gergorin. Lequel a souligné, face aux juges, que son ami Dominique l’aurait encouragé à apporter les
fameux listings à Van Ruymbeke . Là encore, rien ne prouve que Villepin connaissait la vraie nature des listes. De bien maigres indices pour traîner en correctionnelle un ancien Premier
ministre, constamment défendu par le Procureur de Paris, Jean-Claude Marin qui risque de se montrer assez indulgent dans son réquisitoire.
La piste Villepin s’est avérée bien commode, pour ne pas être tenté d’asticoter l’ancien Président de la République, Jacques Chirac, dont les amis et conseillers apparaissent constamment dans
ce dossier interminable : Yves Bertrand, l’ancien patron des RG, qui, via ses liens avec les journalistes luxembourgeois de l’Investigateur, s’était intéressé de
près, dans les années 2002 et 2003, aux circuits de Clearstream ; sa fidèle commissaire Brigitte Henri, qu’on voyait souvent en compagnie de Lahoud ; Philippe Massoni, l’ancien préfet
de police nommé à l’Élysée par Chirac, qui a poursuivi de sa vindicte les agents de la DGSE et de la DST qui s’intéressaient aux activités de Chirac au Japon et au Liban. Les noms de ces agents
figurent, étrangement, sur les fameux listings, sans que Zig et Puce ne s’en émeuvent particulièrement. « Ces juges sont plutôt honnêtes, pas très doués et carrément
frileux », résume un des principaux avocats du dossier. À l’image de la magistrature ?
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