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Texte Libre

Par Jean-Louis Denier, journaliste, qui s'étonne de voir les politiciens découvrir aujourd'hui l'inflation, un «feuilleton » qui dure pourtant depuis près d'une décennie.



 

Photo Hélène Cardi
Photo Hélène Cardi
Mieux qu'un « Soap opera » américain des années 50, la sitcom française de l'inflation connait un succès populaire sans précédent. Il faut dire que la production a mis les moyens. Le scénario ? La méchante inflation attaque le bon pouvoir d'achat des gentils citoyens aux revenus modestes. Les comédiens ? Du tout premier choix : un Président de la République (dans le rôle de Defendor, le héros qui défend le pouvoir d'achat, le sien d'abord en s'augmentant copieusement), des ministres, dont le Premier (dans le rôle de Courage Fillon) et celle de l'Economie (Lagarde Erre ... dans les rayons d'un supermarché, rôle de pure composition pour une « ancienne » des gros cabinets d'avocats d'affaire), des professionnels de la grande distribution (tel Le Clair, même s'il est obscur sur ses marges, qui boute la Vache qui rit – beaucoup moins maintenant – hors de ses rayons) ... La diffusion ? Un méga « prime », matin, midi et soir, toutes chaînes confondues. Et le résultat est à la hauteur des moyens puisque les audiences atteignent des sommets, mesurées et rapportées par les « unes » des journaux et magazines dont les sondages, par ailleurs, font régulièrement écho des inquiétudes des Français devant la hausse des prix, de leur moral en berne et de leurs doutes. Bref ... ça marche !

Une présentation biaisée du phénomène inflationniste

Succès, donc, dont témoignerait toute cette agitation autour de la découverte de l'inflation ? La belle affaire pour ne pas dire la belle arnaque ! Car « cette » inflation – que certains font semblant d'apercevoir – est un phénomène aussi durable que le développement du même nom, mais à la mode depuis beaucoup moins longtemps. Etrangeté, d'ailleurs, que ce manque de succès. Pourquoi ? Parce que la hausse des prix s'est installée en France depuis au moins deux lustres, sans que personne ne relève le phénomène, ni nos hommes et femmes politiques, ni nos économistes et experts financiers des deux sexes, plus brillants pour discuter sur les plateaux de télévision que dans leur analyse. L'auraient-ils fait qu'ils auraient constaté que les prix montent – irrésistiblement - depuis 1997 voire même avant. Par conséquent, l'agitation actuelle tient plus de l'hystérie collective que de la réaction raisonnée, d'autant plus qu'elle confond allègrement les notions de brusque flambée des prix ou d'accélération des tensions inflationnistes avec celle d'inflation récurrente.
 

 

Parmi les biens les plus touchés par l'inflation: l'immobilier. (Photo Goëry, flickr, cc)
Parmi les biens les plus touchés par l'inflation: l'immobilier. (Photo Goëry, flickr, cc)
Immobilier + passage à l'euro = dix ans de hausses
A entendre le discours officiel, tout augmente en ce moment, alors que tout allait bien avant ; il s'agit d'un mauvais moment à passer qui ne durera pas, et puis les gens ont connu une série de belles années sans hausses... Rien n'est plus faux. Déjà entre 2000 et 2002, l'UFC-Que Choisir détectait des hausses carabinées affectant certains produits (exemples : + 33 % pour les saucisses Knacki-Herta, 18,5 % pour les rillettes Bordeaux-Chesnel). Ce qui démontre que déjà, du coté de l'alimentaire, les augmentations allaient bon train. Et le train a pris de la vitesse depuis le passage à l'euro, la conversion à la monnaie unique ayant servi d'accélérateur. Sur ce point, un ouvrage collectif (dirigé par le sociologue Jean Viard), intitulé « Du franc à l'euro, la vérité sur les prix » (ed. de l'Aube - France Info), rappelait que certains biens, prestations et services avaient connu une inflation de 50, 100 voire 150 % depuis 2002 (exemples : + 23 % pour un croissant, + 44,7 % pour un petit noir au comptoir, + 133 % pour un kilo de pommes, + 150 % pour un Malabar). Ce, sans oublier les augmentations liées à l'immobilier aussi bien à la vente qu'à la location - du simple au double en dix ans -, et les dépenses associées, telles les assurances et autres charges de copropriété.

Et pendant ce temps, l'indice Insee...
Donc dix années de hausses – dont certaines à deux, voire trois chiffres –, traduites par des indices Insee rapportant quant à eux, et entre 1997 et 2007, une hausse de... 1,6 à 2,1 % ! La raison de l'écart ? Elle tient au mode de calcul de ce fameux indice qui exprime l'inflation « officielle » c'est-à-dire celle dont le système (gouvernement, employeurs, trésor public, banquiers, etc.) se prévaut. Et pour reprendre la sémantique de l'Insee, « l'indice des prix à la consommation est une moyenne des indices élémentaires des prix de 1 000 familles de produits suivis tous les mois. Cette moyenne tient compte du poids de chaque famille de produits dans la consommation des ménages. Comme l'indice des prix à la consommation mesure l'évolution des prix d'un ensemble de biens et services représentant la consommation de l'ensemble des ménages, les poids utilisés correspondent à la structure de consommation moyenne (...) ». Conscient de la très théorique existence d'une « consommation moyenne», l'institut précise que « le consommateur ‘moyen' n'existe pas. Chaque ménage a sa propre structure de consommation, qui diffère plus ou moins de la structure générale : le loyer absorbe une part plus importante du budget des ménages locataires, les dépenses de santé pèsent en général plus lourd dans celui des personnes âgées et les dépenses de tabac dépendent de la présence de fumeurs dans le ménage. La hausse des prix à laquelle vous êtes personnellement confronté dépend donc de ce que vous achetez : si vous consommez beaucoup d'un produit dont le prix augmente plus que la moyenne, votre ‘inflation individuelle' sera plus élevée que l'inflation moyenne. ». Très sage remarque ! Mais, bizarrement, pas suivie d'effets, notamment pour mesurer l'impact de la hausse des prix. Car l'Insee, considérant les ménages dans leur globalité, estime par exemple que la part du loyer n'est que de 6 % dans le budget des Français. Mais pour les locataires, lesquels représentent 50 % des ménages français, les loyers engloutissent, en moyenne, un quart de leur budget, plus encore dans certaines villes où les loyers ont flambé (+ 30 % au minimum depuis le passage à l'euro). Dés lors, la vérité officielle quant à l'inflation du quotidien (se loger, se nourrir, se déplacer pour aller travailler ...) se transforme en contrevérité absolue car, non seulement ce quotidien n'est pas rendu par les chiffres, mais, de plus, il est occulté.
 

 

L'insee, où se trame la cuisine des chiffres de l'inflation. (Photo Hélène Cardi)
L'insee, où se trame la cuisine des chiffres de l'inflation. (Photo Hélène Cardi)
Les prix en tête, les revenus à la traîne
Certes les prix grimpent, mais les revenus ont peut-être suivi ? On nous dit, parlant de certains salariés ou de personnes bénéficiant de l'aide sociale, qu'entre 2001 et 2006 le Smic horaire brut a gagné près de 24 %, et le RMI 13 %. Hors contexte, cela semble confortable. Mais ramenés aux exigences du quotidien, ces chiffres traduisent un retard tel que certains voient leurs revenus dévorés par les hausses successives. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas de voir émerger une nouvelle catégorie dans la sémantique sociologico-économico-sociale ... celle de « travailleurs pauvres », catégorie susceptible d'accueillir beaucoup de monde : des salariés du privé, des fonctionnaires des catégories C et D, mais aussi des travailleurs indépendants (avocats, petits commerçants, agriculteurs artisans) qui peuvent connaitre des situations financières dramatiques. Ainsi dans la course que se livrent les revenus des moins riches et de la classe moyenne et l'inflation, c'est la seconde qui gagne. Aussi, l'adage sarkozyste recommandant de travailler plus pour gagner plus devient un non-sens. Les efforts à consentir étant, par avance, démesurés par rapport au résultat attendu.

Le mensonge institutionnel sur l'inflation
Une décennie d'inflation et de décrochage des revenus, c'est long. Pendant ce temps, nombre de responsables politiques (Chirac, Jospin, Aubry, Raffarin, Villepin, Fillon, etc), économiques mais aussi syndicaux se sont succédés aux commandes sans jamais y voir de problème pour les Français, notamment ceux d' «en bas». Alors ... méconnaissance ? Certains, dont Jean Viard, ont pourtant parfaitement identifié le phénomène. Il ne saurait donc s'agir ni d'incompétence ni de méconnaissance de la part de nos élites souvent surdiplômées. Tout cela est connu depuis longtemps.
De fait, s'il n'y a pas méconnaissance du problème, c'est qu'il y a une volonté de le nier pour ne pas avoir à tenter de le résoudre. Il est vrai que l'indice Insee de mesure de l'inflation a des conséquences sur beaucoup de choses : la rémunération des Livrets A, l'augmentation des salaires et traitements dans le privé et le public, l'attractivité de certains placements (obligations, bons du Trésor...), l'utilité de l'euro censé protéger les citoyens européens de l'inflation...
Ainsi, au-delà du mensonge d'Etat, la négation de l'inflation devient le mensonge de toute une société qui se ment à elle-même pour éviter de tirer le constat de l'échec de son modèle économique et social. Car comment ne pas parler d'échec, lorsque de plus en plus de Français (une majorité maintenant … ?) vivent mal de leur travail. Et donc vivent mal tout court.

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