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L’entreprise Monsanto, pour une multitude de raisons plutôt rationnelles, est actuellement l’une des entités modernes qui focalise le plus d’opinions négatives à son encontre.
Quiconque a vu l’excellent documentaire Le Monde selon Monsanto qu’a consacré la
journaliste française Marie-Monique Robin à cette multinationale ne peut que se ranger dans le camp abondamment fourni de ses opposants. Une simple recherche sur Google avec
Et continue. Monsanto agit, Monsanto fait, Monsanto se fait choper et Monsanto continue son petit bonhomme de chemin. Monsanto a-t-il la conscience propre après avoir provoqué directement ou indirectement la mort d’êtres humains ? À quoi pense Monsanto le matin en se rasant ? Pourquoi Monsanto le serial killer n’est pas en taule à l’heure qu’il est ?
Vous les trouvez stupides mes dernières questions ?Alors pourquoi continue-t-on à traiter Monsanto comme une entité cohérente, à en parler comme d’un tout indivisible, à accepter qu’il existe en tant que personne morale ? Pourquoi Monsanto n’est pas en taule, n’éprouve pas de remords et ne peut pas prendre de poing sur la gueule quand il croise le parent de l’une de ses victimes dans la rue ?
Parce que Monsanto n’existe pas !Inutile de se couper les cheveux en quatre : Monsanto est, au mieux, une convention, une entité chimérique derrière laquelle agissent des personnes bien réelles, elles.
Associations de malfaiteursNous avons raison de lutter contre les marchands de mort, c’est juste que nous nous y prenons aussi bien que Don Quichotte qui pensait lutter contre des géants, alors qu’il ne faisait que se cogner le nez sur des moulins à vent.
Monsanto n’est rien, tout comme l’ensemble des autres constructions juridiques que nous appelons Tant que nous continuerons à lutter contre le géant d’osier Monsanto, tant que nous poursuivrons les chiffons rouges des toréadors de l’arène juridique, nous ne ferons que le jeu de ceux qui se planquent tranquillement derrière ces chimères et qui ramassent les fruits de toute cette forfaiture. Un film comme The Corporation avait commencé à dessiner le côté absurde et inhumain des personnes morales, ces regroupements d’individus auxquels un groupe d’avocats retors avait réussi à obtenir les droits équivalents, pratiquement, à ceux d’une personne réelle. D’ailleurs, comme par hasard, le cas Monsanto était abondamment repris et argumenté dans le documentaire. Mais le pas supplémentaire n’avait pas été franchi : à savoir la question de la responsabilité individuelle de tous ceux qui se cachent derrière les paravents fictifs des personnes morales. Il en est de Monsanto comme de la Main Invisible du Marché, laquelle ne pourra jamais se gratter les couilles tranquillement sur le canapé en se matant un western avec Charlton Eston dedans : s’ils n’existent pas le moins du monde, s’ils n’ont pas plus de consistance que les lignes imaginaires des frontières qui n’ont jamais fait courber sous leur poids la tige de la moindre pâquerette, il n’en reste pas moins que, derrière eux, il y a des personnes qui prennent des décisions et les appliquent en toute connaissance de cause.
Et en toute impunité !Si l’on regarde derrière la chimère Monsanto, on trouvera plus de 17 500 vraies personnes, toutes avec un trou de balle, des yeux, des oreilles et un cerveau, l’équipement plus ou moins complet leur permettant d’appréhender le monde qui les entoure, d’entrer en interaction avec et d’avoir une pensée se rapportant à cette interaction. 17 500 personnes qui ne sont pas inquiétées quand l’entité Monsanto se fait choper en train de mentir, corrompre, dissimuler ou faire crever les autres, plus ou moins intentionnellement, au nom du sacro-saint profit. Certes, on me répondra que la femme de ménage de Monsanto en 2008 peut difficilement être tenue pour responsable des épandages d’agent orange par l’entité Monsanto il y a quarante ans, dans un pays qu’elle serait bien en peine de situer sur une carte. Il en serait de même pour la standardiste, le chauffeur, le laveur de vitres ou même le laborantin de bas niveau. De toute manière, je doute qu’il existe des femmes de ménage étiquetées Monsanto : c’est typiquement le genre de chose que ces gens ont pris l’habitude d’externaliser auprès de sous-traitants divers et variés.
Société à responsabilité illimitée
La clé de voûte de l’édifice est donc l’irresponsabilité (et la non-culpabilité conséquente) de chaque acteur qui se voit remettre un badge avec le nom de la chimère Pourtant, comme dans toute organisation humaine bien construite, il est extrêmement facile de faire le tri des responsabilités individuelles derrière les marques de façade : les niveaux hiérarchiques nombreux, étanches et dessinés en cascade permettent déjà de dessiner en un seul coup d’œil la grille de la prise de décision. Les flux financiers internes et avec l’extérieur permettent aussi de savoir à qui profite le crime. Les entreprises sont comme toutes les autres organisations humaines : des constructions organisées avec des personnes aux manettes. J’ai un ami lobbyiste aux États-Unis, le pays qui a inventé l’entreprise moderne. Quand il cherche à appuyer sur la bonne manette, il ne va pas à l’annuaire des entreprises, mais il recherche les relations interpersonnelles nées au cœur des grandes écoles, des administrations et des conseils d’administration. Il tape dans les réseaux sociaux, les vrais (comme celui de la fleur Monsanto, un peu plus haut), pas les Facebook du pauvre où tout le monde est ami, mais ces toiles de connivences et de relations qui relient entre elles les personnes qui décident réellement et qui sont redondantes d’une chimère à l’autre.
La fin des chimèresAujourd’hui, les entités artificielles comme Monsanto et ses consœurs ont atteint un tel niveau de concentration des pouvoirs qu’elles sont globalement en position de dicter leurs exigences (insatiables) à l’ensemble de l’humanité, qu’elles ont pris concrètement la place des États-nations dans le rôle de gestionnaires de la destinée du monde. Pourtant ces constructions surpuissantes qui sont un système politique totalitaire en substance et dont les moyens collectifs supplantent largement ceux des peuples qu’elles tendent à asservir, ces centres de pouvoir ont l’incroyable propriété de n’exister que parce que nous croyons en leur tangibilité. Les personnes qui agissent en leur nom ne doivent leur immunité totale qu’au simple fait que nous sommes collectivement d’accord pour accorder une existence juridique et légale au concept "entreprise".
Un peu comme dans l’histoire des habits neufs de l’empereur,
il suffit juste de modifier légèrement notre regard sur l’organisation des activités humaines pour se rendre compte subitement que le roi est à poil et que derrière le paravent
À partir du moment où les décideurs des entreprises et tous ceux qui les aident dans des actes délictueux, même simplement en taisant ce qu’ils savent, auront l’assurance de devoir répondre de leurs actes personnellement, il y a fort à parier que la lutte contre les entreprises destructrices sera devenue nettement plus aisée... et que la face de notre monde risque de s’en trouver grandement changée. |

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