
Sur l’Afghanistan, tout d’abord :
"La première phase de la campagne alliée à la fin de 2001 a semblé valider les thèses des tenants de la transformation de l’armée américaine. Par la combinaison de l’action des forces
spéciales et des moyens aériens, les talibans sont renversés. Cependant très rapidement, ce mode opératoire trouve ses limites. Les frappes aériennes contre les terroristes à Tora Bora
n’empêchent pas la fuite des principaux responsables d’Al-Qaïda ni la reconstitution progressive de leurs sanctuaires. Il n’y a dès lors pas d’autre alternative pour la coalition que d’engager et
d’exposer dans la durée des forces terrestres toujours plus nombreuses pour contrôler le terrain et protéger la population, afin de créer les conditions d’une normalisation du pays. Mais le
travail est considérable, et les ressources en hélicoptères de manœuvre, en soldats aguerris et en véhicules blindés protégés contre les IED sont insuffisantes face à la charge
opérationnelle."
Le résumé de la présence américaine est une merveille de concision : selon Cuche, les bombardements massifs (les Guernica hebdomadaires) ne servent à rien, et seule l’Armée de terre en contact avec la population façon néerlandaise (sans casques !) est la bonne façon de faire, tout en nécessitant des matériels spécifiques, des blindés légers protégés contre les "roadside bombs". La France n’a pas assez de soldats à déployer et ne possède aucun véhicule spécifique pour lutter contre les IEDS. Pour contrôler l’ensemble du pays, on évalue à 500 000 soldats pour surveiller toutes les provinces. On en est loin. Y aller aujourd’hui, c’est y aller dans les conditions de l’arrivée dans l’impréparation la plus totale des Américains, avec leurs Humvees transperçables par du 7,62. Y aller aujourd’hui, c’est recommencer le tir au pigeon irakien... Une décision aberrante vient d’être prise à ce propos, qui ne peut provenir du général Cuche. La Délégation à l’Armement a décidé contre toute attente, sur ordre précipité de l’Elysée, de s’équiper récemment de cinq véhicules hors normes, qui n’ont aucun usage ici en France et ne sont même pas transportables par Transall, limité à 14,5 tonnes de charge. Les Américains, pour les faire venir en Irak, louent les services d’Antonov 128 pour le faire ! En France, on attendra l’A400M... qui n’est pas attendu en opération avant au moins deux ans, le temps des essais complets. Des énormes Buffalos de 20,5 tonnes, à un prix faramineux de 540 000 euros pièce... des camions blindés ou MRAP (Mine Resistant Ambush Protected), à la mode américaine, pour éviter les mines télécommandées en Afghanistan : 2,7 milliards d’euros pour 5 camions, qui ont des défauts énormes : leur pelle de saisie est inefficace et mal pensée, et leur résistance aux RPG-7 douteuse. On a dû les insérer hâtivement dans des cages en aluminium pour éviter les tirs de charges creuses. Ces engins ridicules, anéantis en Irak par les insurgés n’auront "d’utilité" que là-bas. Aux Etats-Unis, leur achat a été plus que recommandé par un étrange sénateur démocrate, le sénateur Joseph Biden, grand supporter de la guerre en Irak, qui a fini par obtenir un amendement en son nom pour l’achat de... 7 774 véhicules de type MRAP pour 8,4 billions de dollars, en jouant sur la fibre sensible des soldats estropiés. Selon certains collègues, Biden est un beau parleur sans plus : "Senator Biden is a big mouth that only wants to be heard and never listens". Biden est prêt à tout, en fait, pour brosser le public dans le sens du poil, y compris à se présenter aux présidentielles. En 1988, il avait tenté de le faire en recopiant mot pour mot le texte du député anglais Neil Kinnock ! Et on parle même de lui aujourd’hui pour seconder Obama ! Vu ces idées sur le futur, on peut tout craindre. Evidemment, quand on découvre qu’une firme du Delaware, Arotech’s Training and Simulation Division (ATSD), l’Etat, dont le Sénateur n’est autre que Biden, bénéficie d’un contrat juteux de simulation de conduite de Buffalo, on comprend un peu mieux ses raisons. Elles sont purement électoralistes. L’entreprise dessert aussi l’Air Force pour ses F-15, F-16, F-18, et le futur JSF. Biden table sur la guerre... à son profit. A signaler que c’est Arotech qui fournit les forces de l’ISF (israéliennes) en véhicules blindés, appelés "David". De simples Land-Rover Defender renforcées au carbone, vendues au prix de l’or en barres. A ce jour, le 200e Buffalo a été délivré le 6 juin dernier. Les MRAP sont l’inverse de ce qu’il faut faire : ce n’est pas en s’enfermant dans un blindé hermétique que l’on gagne la guerre des esprits : chez Cuche, comme chez Morillon, on a compris que c’est le contact avec la population qui peut seul le faire.
Sur l’Irak, ensuite :
"Les forces disponibles ne sont pas assez nombreuses, insuffisamment préparées et mal équipées pour affronter des insurgés. Le CEMAT américain de l’époque Shinseki soulève la question de l’insuffisance des effectifs pour contrôler tout le pays. Il doit démissionner. Les faits lui donnent raison. En 2007, le général Petraeus, avec le soutien du Congrès, rétablit partiellement la situation grâce au Surge, c’est-à-dire grâce au déploiement à terre d’effectifs supplémentaires considérables".
L’analyse est encore une fois la bonne : pour gagner en Irak, il faut les 500 000 soldats que réclame aujourd’hui Bremer, évincé du rôle d’ambassadeur. En face, ce n’est pas une armée mais des "insurgés" (et non des terroristes !), et le contrôle actuel ne se fait qu’avec appoint d’hommes ou par sectorisation de la capitale par murs de béton érigés. Plus encore qu’ailleurs, c’est l’Armée de terre seule qui peut se charger du travail : à Bagdad, l’aviation est inutile ou inadaptée : on l’a bien vu avec l’absence criante d’avions de type COIN dans l’armée américaine. La France en a... fort peu, ils servent d’avions d’entraînement, ce sont des EMB 312F Tucanos. La France en a 80 à Salon-de-Provence. Mais rien n’a été décidé pour les adapter au combat en Afghanistan, où on préfère mettre au point le bombardement par bombes laser ou par GPS, à partir de Rafales ou de Mirages F-1, totalement inadaptés pour ce type de chasse aux talibans, cibles hyper-mouvantes et éparpillées. Les Rafales en Afghanistan, c’est une vitrine de la Marine avant tout, et non une arme de terrain efficace. Les nouvelles bombes GPS AASM de Sagem ont ainsi pu être testées à son bord. Mais à 143 000 euros l’unité, on peut penser que c’est une vitrine de luxe. Précise à 10 m près, ce qui en limite l’usage en zone urbaine et... chère, donc. Surtout si on y ajoute les 37 000 euros l’heure de vol du Rafale...
L’analyse que fait Cuche du Liban est, elle aussi, assez pointue :
"En 2006, l’armée israélienne domine les airs et la mer. Mais cette fois-ci, elle ne domine pas le champ de bataille terrestre. La résistance du Hezbollah, symbolisée par l’échec de l’attaque israélienne contre Bint Jubayl, révèle l’aveuglement quant au supposé rôle décisif de la campagne aérienne. Elle souligne également l’insuffisance de la préparation opérationnelle des forces terrestres en regard d’un adversaire qui s’est durci en quelques années et du prisme déformant des opérations de police contre les Palestiniens. Ce qu’un général de Tsahal traduira comme la « perversion » de la force par la focalisation sur un seul type d’opérations."
Une fois encore, Cuche, à juste raison, plaide pour sa paroisse, certes, mais il est patent qu’au Liban les frappes massives et à l’aveuglette de l’aviation israélienne ont été une catastrophe, et l’épandage massif de sous-munitions une belle horreur. A Bint Jubayl, 8 soldats de Tsahal vont mourir, et 22 seront blessés dans une embuscade préparée avec minutie par le Hezbollah. La veille, 4 autres avaient été tués et 18 blessés. Pour Tsahal, c’est un fiasco comme rarement elle en avait connu : l’attaque du bunker du Hezbollah restera comme la pire de ses opérations militaires. Les Israéliens, toujours aussi imbus d’eux-mêmes pensaient tomber sur des activistes désordonnés : ils sont tombés sur une vraie armée, entraînée et très disciplinée, d’où l’échec total. Cuche, en fin observateur, en déduit que la guerre moderne ne consiste plus à pilonner bêtement, en Irak comme au Liban. L’aviation est la grande perdante des guerres, où l’hélicoptère de transport est une nécessité absolue, en revanche. Or, là, si dans son rapport le général Cuche se réjouit tant de l’annonce de l’arrivée des nouveaux NH-90, c’est que la France, en ce moment, dispose en tout et pour tout de... 7 hélicoptères lourds opérationnels, vieux de trente ans... Des Super-Frelons qui n’en peuvent plus, malgré les soins minutieux apportés à leur entretien. « Je l’ai dit, je l’ai écrit aux plus hautes autorités : nous avons globalement dépassé les limites ou nous en approchons dangereusement dans certains domaines, en utilisant des appareils sollicités dans les pires conditions de mer et d’urgence », estime le commandant de la base aéronavale de Lanvéoc, Dominique de Lorgeril, lui-même pilote expérimenté de Super-Frelon" peut-on lire dans la presse. Les NH-90 ont pris du retard chez EADS, et les livraisons seront terminées en... 2018. Et l’appareil soulèvera 9 tonnes au lieu de 13... La France n’a pas les moyens d’aller aujourd’hui en Afghanistan ou sur un théâtre d’opération étranger : la moindre redisposition rapide de ces troupes est pour elle un casse-tête sans solution. Le Super-Puma date de 1978, son remplaçant le Cougar de 1990 (mais se fabrique encore en France et... au Brésil !) et la moitié seulement du parc est utilisable. "Le niveau de disponibilité technique opérationnelle des hélicoptères Puma est actuellement maintenu à 54 %, au prix d’un effort financier soutenu", indique le général Irastorza en octobre 2006. Avec ses 4,3 tonnes d’emport, on est loin des Chinooks (à 9 tonnes).
A partir de ces trois exemples, notre général tire les (bonnes) conclusions :
"Tout d’abord, les guerres actuelles sont certes des guerres limitées en intensité, mais pas dans la durée. La Seconde Guerre mondiale avait duré six ans. C’est la durée à ce jour des opérations en Afghanistan et les perspectives ne sont pas au désengagement mais au renforcement du dispositif. Au Tchad, les opérations n’ont pas cessé depuis 1986. Nous sommes au Liban depuis plus de trente ans, dans les Balkans depuis plus de quinze ans... En Irak, la guerre se poursuit toujours."
Bref, à demi-mot, Cuche parle d’enlisement inéluctable : en Afghanistan, ça pourrait durer des dizaines d’années : le jeu n’en vaut donc pas la chandelle. Cuche termine son exposé sur la composante principale pour ce type de guerre : ce n’est ni l’aviation ni la marine. Envoyer des Mirages ou des Rafales supplémentaires ne sert à rien. C’est une guerre de guérilla, que seuls des fantassins peuvent gagner. A condition d’un nombre suffisant, disposant d’un excellent entraînement, que la France, c’est simple, n’a pas à sa disposition. Pour Cuche, allez en Afghanistan, ça se résume à faire la guerre pendant des années, sans aucun espoir de paix :
"Enfin, les opérations sont de plus en plus dures pour les forces terrestres indéniablement les plus exposées, face à des adversaires très différents, réguliers ou plus souvent irréguliers,
disposant d’armements toujours plus performants, capables de mutations rapides et résolus à nous imposer leur volonté. L’horizon visible n’est pas celui de la paix tant espérée, mais demeure
celui de la guerre et donc de l’utilité de la force militaire."
On comprend mieux à la lecture de son rapport les inquiétudes d’un général intelligent, qui connaît les limites de ses équipements (il a dit que son armée était "en phase de
paupérisation") et de ses hommes. A propos de ses hommes, il faut noter deux choses. Lors de son exposé au Sénat, un vieux sénateur roublard prénommé Charles (Pasqua) lui a posé une question bien
insidieuse... sur l’enrôlement dans l’Armée de terre de pas mal de fils d’immigrés maghrébins : le général Cuche a bien été obligé de reconnaître qu’il y avait en effet un problème de
turn-over dans l’Armée de terre, les gens ne restant pas au sein de l’armée... après avoir pourtant acquis un savoir-faire qui peut s’avérer... dangereux à la longue.
"M. Charles Pasqua, évoquant les difficultés de fidélisation des personnels mentionnées par le général Cuche, s’est interrogé sur la part des engagements de Français issus de
l’immigration dans les armées, et sur leur taux de départ. Il a souhaité des précisions sur l’engagement français en Afghanistan, ainsi que sur les enseignements tirés des engagements alliés dans
des opérations terrestres." Charles Pasqua, en fin habitué, a bien saisi l’idée comme quoi une armée peut éventuellement nourrir des terroristes potentiels. Là, notre général n’a pas su quoi
répondre : à moins d’augmenter les soldes, on ne voit pas comment retenir les gens ! "Il n’existe pas de distinction statistique fondée sur l’origine des engagés, mais on peut
constater que si de nombreux Français de deuxième génération rejoignent les rangs des engagés volontaires et des sous-officiers, un gros déficit reste observé chez les officiers, en raison
d’obstacles sociologiques et d’un déficit d’information, ce déficit concernant bien d’autres jeunes d’ailleurs." Cuche ce jour-là botte en touche, c’est évident : son collègue
Irastorza avait déjà soulevé le problème en 2006.
L’autre point est inverse : on a passé sous silence ce week-end un événement grave qui a pour origine pourtant la même caserne, et qui a pour origine également un sérieux problème
de recrutement. Le 28 mai dernier, la mosquée En-Jacca est incendiée à Colomier, dans l’Aude. Le lendemain on arrête huit personnes de 20 à 30 ans... Parmi eux des militaires appartenant au 8e
RPIMa de Castres et au 3e RPIMa de Carcassonne... Le même régiment qui vient de s’illustrer tragiquement. Chez les militaires et chez les autres, on découvre une abondante
littérature néo-nazie et nazie. La mosquée avait été recouverte de croix gammées. Ce n’était pas la seule. C’est deux mois après l’affaire révélée par Le Canard enchaîné avec ceux du 17e Régiment de chasseurs parachutistes de
Montauban, photographiés devant un drapeau nazi, en train de saluer comme des soldats du IIIe Reich. Les autorités militaires reconnaissent dans la foulée dans Le Figaro leurs
difficultés de recrutement : le lieutenant Laurent Daneirolle, chargé de la communication du régiment, précise à la presse que l’un des soldats de son bataillon arrivé il y a deux mois était
un "très mauvais
élément, très mal noté", et que "le régiment n’est pas un repaire de l’extrême droite, mais reflète la diversité de la société"... Hum hum... La diversité n’explique
pas la multiplication des cas ces derniers mois. En fait, l’armée professionnalisée par la volonté de Jacques Chirac s’avère un beau piège pour les fondements de la République. Les têtes brûlées
sont les premiers candidats, et l’Armée... n’est pas armée ( ?) pour en faire efficacement le tri. Ou ferme les yeux, ce qui est tout aussi dangereux. Ironie du sort : le remplaçant de
Cuche, le général Irastorza, était auparavant commandant du 8e RPIMa de Castres... Celui aux soldats nazillons. A Castres, en 2006, les "gâchettes volontaires" semblaient disposer de balles qui n’ont
pas l’air toutes à blanc..." Venez nombreux pour prendre un bon bain de poudre", y apprend-on sur leur invitation, un slogan qui sonne bizarrement aujourd’hui... Mais leur tir-partie
semble davantage respecter les consignes de sécurité qu’à Carcassonne : "du début à la fin des tirs, les armes restent en direction des cibles".
L’armée française est donc malade, mais elle est malade de sa conscription perdue, tout simplement. Seule l’armée républicaine de conscrits permettait un brassage efficace des individus. Le
général Morillon, ce mercredi matin sur France Info, expliquait qu’avant, avec elle, on pouvait se payer un informaticien à bac plus cinq pour quatre euros par jour, en qualité de simple
conscrit, aujourd’hui, l’armée ne peut se permettre de recruter des ingénieurs de ce type. L’armée va mal, très mal et ce n’est pas bon pour un pays. Saluons la courageuse décision d’un général
qui a refusé d’être le tapis sur lequel on venait un peu trop facilement s’essuyer les pieds. Nicolas Sarkozy n’aime pas l’Armée et lui préfère la Police. En ce sens, ce n’est donc pas un républicain.
PS : aux dernières nouvelles, la reprise en main s’accentue encore : outre la nomination du "Squale", Bernard Squarcini un fidèle des
fidèles (Corse), à la tête d’un FBI à la française, on apprend ce soir la nomination en Conseil de ministres de Benoît Puga, à la
tête du renseignement militaire. Nous y reviendrons sous peu, tant celle-ci dénote encore d’une farouche volonté d’alignement sur la défense américaine. Et ce n’est pas fini : selon Le Point, la vengeance présidentielle continue : le président
aurait supprimé tous les noms d’officiers généraux de la promotion de la Légion d’honneur du 14 juillet prochain. Un militaire privé de hochet, on ne sait de quoi ça peut être capable...

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