Voici le récit de ce qui est arrivé à deux citoyens lillois voulant se rendre dans un meeting UMP. Je n'ai procédé qu'à l'effacement des noms. Et je dispose d'un contact mail en cas de besoin.


Dans le cadre des élections européennes, L'UMP, en présence de Xavier Bertrand, Valérie Létard et Michel Barnier, organisait jeudi 28 au soir un meeting de campagne à Lille, centré sur les questions de l'immigration et de la non-intégration de la Turquie dans l'Union européenne, thèmes considérés par la direction du parti majoritaire comme les plus à même de mobiliser son électorat, traditionnellement plus sensible à ces thématiques.


Ayant appris l'organisation de cet évènement en lisant la Voix du Nord de ce jeudi 28 mai, nous décidons de nous y rendre afin d'entendre les positions de l'un des partis qui présente des listes dans toutes les circonscriptions de ce scrutin. Il est en effet dans nos habitudes d'écumer les rencontres politiques qui se déroulent à Lille, et ce quelque soit la tendance politique des intervenants.
 

Le meeting est prévu à 19h30, c'est précisément l'heure à laquelle nous arrivons au « Grand Palais » salle de spectacles lilloise. A notre grande surprise, nous ne constatons la présence que de quelques visiteurs, se tenant légèrement à l'écart. Nous approchons de la trentaine de vigiles (pour la plupart assez impressionnants physiquement) qui assurent un premier filtrage à l'extérieur du bâtiment. Nous nous approchons sans crainte et ralentissons à leur approche. C'est alors que s'engage une première négociation :

«  _Vous avez vos invitations ?

_... Non.

_Une carte de l'UMP ?

_...Non. On vient en simples citoyens qui nous intéressons à la politique. Ce sera possible d'entrer quand même ?

_Oui  »

 

Dans la foulée nous sont fournis deux sacs-plastique, dans lesquels il nous est aimablement demandé d'y loger nos clés, pièces de monnaie, téléphones portables... tout ce qui est susceptible de sonner sous le portique que nous devrons bientôt franchir.

Cette première étape passée, nous voici à l'intérieur du bâtiment, dans lequel nous n'apercevons pas l'ombre d'un militant, mais encore et toujours des vigiles. Nous déposons sur le côté les sacs-plastique pour passer le portique. Nous ne sonnons pas. Ne reste dès lors plus qu'à rejoindre la salle. Sauf que, à ce moment, un homme dont nous ignorons l'identité à la fonction nous demande de quelle circonscription nous venons. Nous pensons naïvement que la direction de l'UMP cherche à savoir si elle mobilise les électeurs les plus reculés géographiquement en opérant un tel recensement : cinquième circonscription du Nord pour l'un, quatrième pour l'autre.

«  _Et vous êtes à l'UMP ?

_...Non.

_Alors ce ne sera pas possible de rester

_Pardon ?

_Il faut repartir

_Mais pourquoi ?

_C'est comme ça  »

Nous protestons faiblement, avec des arguments farfelus du style «  il nous semblait qu'en démocratie, quand un meeting politique présenté comme public est annoncé le matin même dans le journal le plus lu de la région, il est ouvert à tous  ». Non, «  il faut partir messieurs  ». Dans la mesure où l'homme qui nous indique la sortie ne cesse de répéter «  ces messieurs vont sortir  » avec la manifeste intention d'attirer l'attention des molosses qui n'attendent que ça, mieux vaut ne pas contrarier notre accompagnateur.

Nous revoici donc au point de départ, et nous nous rendons compte que la vingtaine de personnes que nous avions aperçues en arrivant se trouvent dans la même situation que nous.

Nous nous émouvons, en compagnie d'une jeune femme rencontrée sur les lieux, de la situation auprès d'une journaliste de la Voix du Nord qui se trouve à nos côtés et lui laissons nos coordonnées (sous l'oeil attentif et les oreilles tendues d'un vigile...). Elle s'étonne de notre récit et nous indique qu'il n'est pas prévu qu'elle traite le meeting sous cet angle, mais qu'elle le transmettra à ses collègues à l'intérieur de la salle. Nous prévenons la station locale de France 3 qui nous tient à peu près le même langage. En fin de soirée, nous n'avons toujours pas été rappelés.

 

Après un tel épisode, plusieurs questions nous viennent à l'esprit : comment un parti qui prétend lutter contre l'abstention record annoncée peut-il justifier qu'il ferme au plus grand nombre ce qui représente la forme par excellence du débat public inhérent à l'existence de la démocratie ? Par quelle conception de la démocratie n'accepte t-on dans ses meetings que ceux qui partagent son avis ? Pourquoi faire la publicité publique d'un événement privé ? Que s'est-il dit dans la salle qui justifie à ce point le secret ?

Nous pouvons comprendre aisément que des contrôles aient lieu. Mais les « personnalités » présentes justifient-elles tant de méfiance envers ceux qui, comme ils ne sont pas partisans, seraient forcément adversaires ? Quand on refuse à ce point la présence de ce qui n'est pas conforme, qu'on rejette la différence sans explication, à quoi s'expose t-on ? N'est-ce pas le gouvernement qui déplore la « radicalisation » des manifestations hostiles à chaque déplacement du président de la République, dans les universités, dans les usines ? On s'étonne des réactions que l'on provoque par une attitude fermée à tout dialogue, selon une conception qui considère que le suffrage universel lègue les pleins pouvoirs à celui qui en sort vainqueur. Quand les rencontres et dialogues deviennent impossibles par des voies « normales », comment être entendu ? Faut-il s'étonner outre mesure de ce qui est stigmatisé comme de la « violence » ?

 

C'est la première fois que nous sommes refoulés à l'entrée d'une manifestation politique. Nous avons écouté Olivier Besancenot, Arlette Laguiller, Dominique Voynet, Ségolène Royal, François Bayrou, Philippe De Villiers en 2007, d'accord ou pas avec eux, mais toujours dans une ambiance cordiale et souvent chaleureuse.

 

Puis nous nous sommes rappelés que nous étions également allés voir Nicolas Sarkozy juste avant son élection, à Lille. Ce meeting nous avait frappé par son ambiance policière inédite pour nous (fouilles à l'entrée, passage sous un portique, présence de chiens). Et finalement, aujourd'hui, quand nous observons les dernières péripéties de la vie politique française, avec le contrôle et le fichage incessants des individus (empreintes ADN pour la moindre garde à vue, projet de portiques dans les écoles, fouille des cartables, développement des caméras de surveillance...), nous avions, dans ces circonstances, d'excellentes raisons de deviner ce que serait « la France d'après », slogan du candidat de l'époque.

La télévision rendra certainement compte de ce meeting en soulignant son ambiance festive et l'union du parti majoritaire. Mais au delà des discours et des images, certaines pratiques valent bien plus qu'un programme électoral.

 

T & D, les deux citoyens boutés hors du meeting UMP.

Pas mal non ?